mardi, février 24, 2026

Pourquoi les réformes institutionnelles échouent : une analyse par les incitations

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Franklin Mpoto Iyango
Économiste et Chercheur au Cabinet d’Affaires : Congo Consulting Group, Kinshasa – RDC
Email : mpotiyang69@gmail.com

Résumé

Cet article propose une explication structurelle des échecs répétés des réformes institutionnelles dans les pays en développement. Il soutient que ces échecs ne proviennent pas principalement d’erreurs de conception technique, de déficits de capacités ou d’un manque de volonté politique, mais du fait que la majorité des réformes modifient les règles formelles sans transformer les structures d’incitations qui gouvernent les comportements. En mobilisant un cadre d’économie politique et de théorie des jeux, l’article montre que lorsque la faible performance constitue un équilibre de Nash stable et Pareto-sous-optimal, les réformes partielles produisent au mieux des chocs transitoires suivis d’un retour endogène vers l’état initial. L’article développe ensuite un cadre opérationnel fondé sur l’introduction systématique d’incitations vertueuses rendant la performance individuellement rationnelle. Une illustration fondée sur la trajectoire institutionnelle de la République Démocratique du Congo (1965–2025) montre comment cette logique opère empiriquement.

Mots-clés : Réformes institutionnelles ; incitations ; équilibre de Nash ; gouvernance ; trappes institutionnelles.
Codes JEL : D72 ; D73 ; O17 ; P48.

1. Introduction

Depuis plus de trente ans, les pays en développement ont mis en œuvre des vagues successives de réformes institutionnelles visant à améliorer la gouvernance publique. Ces réformes ont couvert les domaines juridiques, organisationnels, procéduraux et capacitaires, souvent avec l’appui des bailleurs internationaux. Pourtant, les indicateurs de gouvernance et de performance institutionnelle demeurent fortement persistants et, dans de nombreux cas, structurellement faibles (World Bank, 2004).

Les explications dominantes invoquent des problèmes de mise en œuvre, des résistances culturelles ou un manque de volonté politique. Cet article adopte une perspective différente : les réformes échouent parce qu’elles ne modifient pas les incitations fondamentales qui déterminent les choix des acteurs.

2. Typologie des réformes dominantes et hypothèse implicite

On peut distinguer quatre grandes familles de réformes :

  1. Réformes juridiques (nouvelles lois, constitutions, codes)
  2. Réformes organisationnelles (création d’agences, restructurations)
  3. Réformes procédurales (manuels, workflows, normes)
  4. Réformes capacitaires (formations, équipements)

Ces approches reposent implicitement sur l’hypothèse suivante : Changer les règles suffit à changer les comportements.

Or, selon l’économie institutionnelle, ce sont les structures d’incitations qui gouvernent les comportements, et non les règles formelles en elles-mêmes (North, 1990).

3. Cadre analytique : incitations et choix stratégiques

Considérons un agent iii ayant deux stratégies :

  • PPP : fournir un effort élevé (performance)
  • MMM : fournir un effort faible (médiocrité)

Son utilité est :

Ui(e)=wi+πi(e)−Ci(e)+Si(e)U_i(e)=w_i+\pi_i(e)-C_i(e)+S_i(e)Ui​(e)=wi​+πi​(e)−Ci​(e)+Si​(e)

où :

  • wiw_iwi​ : rémunération fixe
  • πi(e)\pi_i(e)πi​(e) : rentes privées
  • Ci(e)C_i(e)Ci​(e) : coût d’effort
  • Si(e)S_i(e)Si​(e) : sanctions ou récompenses attendues

La médiocrité est choisie si :

Ui(M)≥Ui(P)U_i(M) \ge U_i(P)Ui​(M)≥Ui​(P)

Toute réforme qui ne modifie pas cette inégalité ne peut produire de changement durable.

4. Réformes et équilibre de Nash de faible performance

Dans certains environnements institutionnels, la stratégie MMM domine strictement PPP. Le profil (M,M)(M,M)(M,M) constitue alors un équilibre de Nash stable, bien que Pareto-sous-optimal.

Les réformes traditionnelles modifient souvent l’environnement juridique, mais laissent inchangés :

  • l’accès aux rentes,
  • la probabilité de sanction,
  • les trajectoires de carrière.

Ainsi :

U(M)avant≈U(M)aprèsU(M)_{avant} \approx U(M)_{après}U(M)avant​≈U(M)après​

Les comportements rationnels restent donc identiques.

5. Réformes comme chocs institutionnels faibles

Dans un cadre dynamique :

Qt+1=αQt+βMˉtQ_{t+1}=\alpha Q_t+\beta \bar{M}_tQt+1​=αQt​+βMˉt​

où QtQ_tQt​ mesure l’intensité de la médiocrité institutionnelle.

Une réforme agit comme un choc :

Qtreˊforme=Qt−δQ_t^{réforme}=Q_t-\deltaQtreˊforme​=Qt​−δ

Si δ\deltaδ est inférieur à un seuil critique, la dynamique interne ramène le système vers l’équilibre élevé de médiocrité :

Qt+k→QHQ_{t+k}\rightarrow Q_HQt+k​→QH​

Les réformes superficielles produisent donc des améliorations temporaires suivies de réversions.

6. Résistance stratégique et capture

Les acteurs anticipent que les réformes sont transitoires. Ils adoptent alors :

  • conformité formelle,
  • contournement,
  • retard stratégique.

Par ailleurs, les groupes dominants influencent le contenu et la mise en œuvre des réformes afin qu’elles demeurent compatibles avec l’équilibre existant, phénomène qualifié de capture de l’État (Hellman, Jones & Kaufmann, 2000).

7. Principe central de sortie : rendre la performance rationnelle

La condition de basculement est :

Ui(P)≥Ui(M)U_i(P) \ge U_i(M)Ui​(P)≥Ui​(M)

Soit :

π(P)−C(P)+S(P)≥π(M)−C(M)+S(M)\pi(P)-C(P)+S(P) \ge \pi(M)-C(M)+S(M)π(P)−C(P)+S(P)≥π(M)−C(M)+S(M)

Les politiques publiques doivent donc :

  1. Augmenter les gains de la performance
  2. Réduire les rentes de la médiocrité
  3. Accroître la crédibilité des sanctions
  4. Réduire le coût individuel de l’effort

8. Incitations vertueuses : cœur de la solution

La sortie de la médiocrité passe par les incitations vertueuses, notamment :

  • Incitation à la performance mesurable : primes et bonus liés à indicateurs vérifiables
  • Incitation au mérite : promotions conditionnées aux résultats
  • Incitation à la sanction crédible : sanctions automatiques et indépendantes
  • Incitation à l’intégrité : contrôles patrimoniaux, protection des lanceurs d’alerte
  • Incitation à la transparence : publication budgets, contrats, recrutements
  • Incitation à l’autonomie managériale responsable
  • Incitation à la protection des agents performants
  • Incitation à la concurrence interne (classement des services)

On peut définir un indice agrégé :

Ivertueux=1K∑k=1KIkI_{vertueux}=\frac{1}{K}\sum_{k=1}^K I_kIvertueux​=K1​k=1∑K​Ik​

Sortie durable lorsque :

Ivertueux>IperversI_{vertueux} > I_{pervers}Ivertueux​>Ipervers​

9. Illustration empirique : la RDC comme trajectoire de trappe institutionnelle (1965–2025)

Les indicateurs internationaux de gouvernance montrent que la RDC présente une forte persistance de faibles performances malgré de multiples vagues de réformes (World Bank, Worldwide Governance Indicators).

Depuis le début des années 2000, des programmes de stabilisation macroéconomique et de réforme structurelle ont été mis en œuvre avec l’appui des institutions financières internationales, restaurant certains équilibres macroéconomiques sans transformation proportionnelle des capacités opérationnelles de l’État (IMF, 2001).

Parallèlement, l’augmentation des recettes issues du secteur minier ne s’est pas traduite par une amélioration proportionnelle des services publics, illustrant une décorrélation ressources–performance.

Dans le langage du modèle :

∂Performance∂Ressources≈0\frac{\partial Performance}{\partial Ressources} \approx 0∂Ressources∂Performance​≈0

Les carrières administratives demeurent faiblement liées aux résultats, et les sanctions effectives restent rares :

S(P)≈S(M),p×Sanction<π(M)S(P)\approx S(M), \quad p\times Sanction < \pi(M)S(P)≈S(M),p×Sanction<π(M)

Certaines poches de performance existent néanmoins dans des unités où les résultats sont mesurables et les responsables réellement comptables, confirmant que des micro-équilibres de performance émergent lorsque les incitations sont localement reconfigurées.

10. Implications pour décideurs et bailleurs

  • Conditionnalité basée sur mécanismes d’incitation plutôt que sur adoption de lois
  • Financement prioritaire des systèmes d’évaluation et de sanction
  • Appui aux expérimentations pilotes d’incitations vertueuses

11. Conclusion

Les réformes institutionnelles échouent parce qu’elles n’altèrent pas les équilibres d’incitations. La sortie durable des trappes institutionnelles exige une reconfiguration crédible des payoffs rendant la performance plus rentable que la médiocrité.

Références

Hellman, J., Jones, G., & Kaufmann, D. (2000). Seize the State, Seize the Day: State Capture, Corruption and Influence in Transition. World Bank.
International Monetary Fund (IMF). (2001). Democratic Republic of the Congo: Recent Economic Developments.
North, D. C. (1990). Institutions, Institutional Change and Economic Performance. Cambridge University Press.
World Bank. (2004). World Development Report: Making Services Work for Poor People.
World Bank. Worldwide Governance Indicators (WGI).

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