Franklin Mpoto Iyango
Économiste et Chercheur au Cabinet d’Affaires : Congo Consulting Group, Kinshasa – RDC [1]
Email : mpotiyang69@gmail.com
Résumé
Cet article propose une synthèse conceptuelle et théorique de l’économie de la médiocrité appliquée au cas de la République Démocratique du Congo sur la période 1965–2025. Il soutient que la persistance de la faible performance institutionnelle ne découle ni principalement d’un déficit de capacités techniques, ni d’un simple problème éthique ou moral, mais d’un équilibre stratégique rationnel, stable et Pareto-sous-optimal, soutenu par des structures d’incitations perverses.
En mobilisant conjointement la théorie des jeux non coopératifs, l’économie institutionnelle et l’économie politique, l’article montre comment la capture institutionnelle, l’aléa moral systémique et les normes organisationnelles anti-excellence rendent la médiocrité individuellement rationnelle pour les acteurs, tout en étant collectivement inefficiente.
Un modèle statique établit l’existence d’un équilibre de Nash de médiocrité, tandis qu’un modèle dynamique met en évidence l’émergence de trappes institutionnelles auto-renforcées qui bloquent les trajectoires de réforme. L’article interprète enfin l’histoire institutionnelle congolaise comme une succession de chocs politiques et de réformes formelles n’ayant pas modifié les paramètres fondamentaux des incitations, ce qui explique la remarquable persistance de la faible performance sur le long terme.
Abstract
This article provides a conceptual and theoretical synthesis of the economics of mediocrity applied to the case of the Democratic Republic of Congo over the period 1965–2025. It argues that persistent low institutional performance results neither primarily from a lack of technical capacity nor from purely moral failure, but from a rational, stable and Pareto-suboptimal strategic equilibrium supported by perverse incentive structures.
Drawing on non-cooperative game theory, institutional economics and political economy, the article shows how institutional capture, systemic moral hazard and anti-excellence organizational norms make mediocrity individually rational while remaining collectively inefficient.
A static model establishes the existence of a mediocrity Nash equilibrium, while a dynamic model highlights the emergence of self-reinforcing institutional traps that lock in poor performance. The article finally interprets Congolese institutional history as a sequence of political shocks and formal reforms that failed to alter the fundamental incentive parameters, thereby explaining the remarkable persistence of low performance over time.
1. Introduction
La persistance de faibles performances institutionnelles constitue l’un des paradoxes majeurs de l’économie politique du développement. Malgré des décennies de réformes administratives, d’assistance technique et de programmes de renforcement des capacités, de nombreux États continuent d’afficher des administrations peu efficaces, des entreprises publiques déficitaires et des politiques publiques faiblement productives (North, 1990 ; Acemoglu & Robinson, 2012).
La République Démocratique du Congo offre un terrain particulièrement révélateur de ce paradoxe. Depuis 1965, le pays a connu des changements de régimes, des vagues de réformes économiques, des programmes soutenus par les institutions financières internationales et des révisions répétées de cadres juridiques. Pourtant, la performance institutionnelle globale demeure structurellement faible.
Cet article avance que cette situation s’explique par l’existence d’une économie de la médiocrité, entendue comme un système dans lequel la médiocrité constitue un équilibre rationnel.
2. Concepts clés et définitions opérationnelles
Afin d’assurer une compréhension homogène des notions mobilisées, cette section précise les principaux concepts utilisés dans l’analyse.
2.1. Économie de la médiocrité
On entend par économie de la médiocrité une configuration systémique dans laquelle les règles formelles et informelles d’un pays conduisent durablement à des niveaux faibles de performance économique, organisationnelle et institutionnelle, non pas en raison d’une absence de compétences, mais parce que les structures d’incitations favorisent les comportements peu performants et découragent l’excellence.
2.2. Incitations perverses
Les incitations perverses désignent des mécanismes par lesquels un système récompense des comportements socialement nuisibles (corruption, incompétence, loyauté politique, clientélisme) et pénalise les comportements productifs (effort, innovation, intégrité, compétence).
2.3. Capture institutionnelle
La capture institutionnelle correspond à une situation où des groupes politiques, économiques ou sociaux influents contrôlent les institutions publiques et orientent leurs décisions vers des intérêts privés, au détriment de l’intérêt général.
2.4. Aléa moral
L’aléa moral apparaît lorsque les acteurs prennent des décisions risquées ou inefficaces parce qu’ils savent qu’ils ne supporteront pas personnellement les conséquences négatives de leurs actes.
2.5. Équilibre de Nash
Un équilibre de Nash est une situation dans laquelle aucun acteur n’a intérêt à changer seul de stratégie, étant donné les stratégies adoptées par les autres, même si l’issue collective est défavorable.
2.6. Trappe institutionnelle
Une trappe institutionnelle désigne un cercle vicieux dans lequel de mauvaises règles produisent de mauvais comportements, lesquels renforcent à leur tour ces mauvaises règles, rendant les réformes inefficaces ou instables.
2.7. Gouvernance
La gouvernance renvoie à la manière dont le pouvoir est exercé pour gérer les ressources publiques, élaborer les politiques et fournir les services à la population.
2.8. Médiocrité institutionnelle
La médiocrité institutionnelle se manifeste par une faible capacité des institutions à planifier, exécuter et contrôler efficacement les politiques publiques.
Encadré conceptuel de synthèse
Dans l’économie de la médiocrité, la médiocrité n’est pas accidentelle : elle devient rationnelle pour les individus, stable pour le système et coûteuse pour la société.
3. Limites des explications dominantes
Trois courants d’explications dominent la littérature.
Premièrement, l’hypothèse du déficit de capacités suppose que la formation et l’équipement conduisent mécaniquement à de meilleures performances (World Bank, 2004). Or, des agents compétents opèrent souvent dans des organisations dysfonctionnelles.
Deuxièmement, la corruption est fréquemment présentée comme cause principale (Rose-Ackerman, 1999). Toutefois, elle décrit un comportement, non la structure qui le rend rationnel.
Troisièmement, l’argument du manque de volonté politique est circulaire. Dans une perspective de choix rationnel, la volonté politique dépend elle-même des gains anticipés (Persson & Tabellini, 2000).
Ces limites appellent une explication fondée sur les incitations.
4. Institutions et incitations
Les institutions sont des règles du jeu qui structurent les incitations (North, 1990). Elles déterminent :
- les stratégies disponibles,
- les gains associés,
- la crédibilité des sanctions.
Un système est performant lorsque la performance maximise l’utilité individuelle.
Il est dysfonctionnel lorsque la médiocrité maximise l’utilité individuelle.
5. Microfondations de la médiocrité rationnelle
Un agent iii choisit un effort e∈{P,M}e \in \{P,M\}e∈{P,M} :
Ui(e)=wi+πi(e)−Ci(e)+Si(e)U_i(e) = w_i + \pi_i(e) – C_i(e) + S_i(e)Ui(e)=wi+πi(e)−Ci(e)+Si(e)
où :
- P : performance
- M : médiocrité
- wiw_iwi : salaire fixe
- πi(e)\pi_i(e)πi(e) : rentes privées
- Ci(e)C_i(e)Ci(e) : coût d’effort
- Si(e)S_i(e)Si(e) : sanctions ou récompenses attendues
Avec Ci(P)>Ci(M)C_i(P) > C_i(M)Ci(P)>Ci(M).
La médiocrité est rationnelle si :
πi(M)−Ci(M)+Si(M)≥πi(P)−Ci(P)+Si(P)\pi_i(M) – C_i(M) + S_i(M) \ge \pi_i(P) – C_i(P) + S_i(P)πi(M)−Ci(M)+Si(M)≥πi(P)−Ci(P)+Si(P)
Dans les systèmes faiblement disciplinés :
∂πi∂e≈0,Si(P)≈Si(M)\frac{\partial \pi_i}{\partial e} \approx 0 , \quad S_i(P) \approx S_i(M)∂e∂πi≈0,Si(P)≈Si(M)
La performance ne génère donc pas de rendement privé marginal.
6. Modèle statique : médiocrité comme équilibre de Nash
Jeu à deux joueurs :
| P | M | |
| P | a , a | b , d |
| M | d , b | c , c |
Si :
c≥b,d≥a,a>cc \ge b,\quad d \ge a,\quad a > cc≥b,d≥a,a>c
alors M domine strictement P.
Proposition : (M,M) est un équilibre de Nash Pareto-sous-optimal.
La médiocrité est donc stable mais inefficiente.
7. Modèle dynamique : trappes institutionnelles
Soit Qt∈[0,1]Q_t \in [0,1]Qt∈[0,1] l’intensité de médiocrité institutionnelle :
Qt+1=αQt+βMˉtQ_{t+1} = \alpha Q_t + \beta \bar{M}_tQt+1=αQt+βMˉt
où :
Mˉt=F(Qt),F′(Qt)>0\bar{M}_t = F(Q_t),\quad F'(Q_t)>0Mˉt=F(Qt),F′(Qt)>0
Deux attracteurs émergent :
- équilibre de performance (faible QQQ),
- trappe de médiocrité (fort QQQ).
Ce mécanisme est cohérent avec la dépendance au sentier (Arthur, 1994).
8. Origines structurelles
Capture institutionnelle
Les règles sont orientées au profit d’intérêts dominants (Stigler, 1971 ; Hellman et al., 2000).
Aléa moral systémique
Les agents n’internalisent pas les conséquences de leurs actes (Arrow, 1963 ; Holmström, 1979).
Normes organisationnelles
Les normes sont des équilibres sociaux auto-renforcés (Schelling, 1978).
9. Application conceptuelle à la RDC (1965–2025)
Depuis 1965, la trajectoire congolaise est caractérisée par :
- forte centralisation politique,
- cycles de réformes,
- faible discipline administrative.
La nationalisation des années 1970 et la patrimonialisation de l’État ont renforcé les rentes associées aux positions publiques, augmentant π(M)\pi(M)π(M).
Les transitions politiques ultérieures et les programmes de stabilisation des années 2000 ont amélioré certains équilibres macroéconomiques sans transformer en profondeur les incitations microéconomiques.
Dans le langage du modèle :
- les chocs politiques affectent εt\varepsilon_tεt,
- mais α\alphaα (persistance) et β\betaβ (imitation de M) restent élevés.
Ainsi :
∂Performance∂Ressources≈0\frac{\partial Performance}{\partial Ressources} \approx 0∂Ressources∂Performance≈0
La RDC demeure dans un bassin d’attraction de médiocrité.
Le cas congolais illustre un mécanisme universel :
les pays ne restent pas pauvres en performance parce qu’ils ignorent les bonnes politiques, mais parce que leurs structures d’incitations rendent ces politiques non crédibles.
10. Discussion comparative : l’économie de la médiocrité en Afrique subsaharienne
L’interprétation proposée pour la République Démocratique du Congo s’inscrit dans un ensemble plus large de régularités observées en Afrique subsaharienne. De nombreux pays de la région ont connu, depuis les années 1980, des cycles répétés de réformes institutionnelles – libéralisation, privatisations, réformes de la fonction publique, cadres anticorruption – sans amélioration proportionnelle et durable de la performance des administrations publiques.
Les indicateurs internationaux de gouvernance montrent une forte persistance temporelle des scores de qualité institutionnelle pour la majorité des pays africains, malgré des variations conjoncturelles liées aux changements politiques ou aux programmes d’ajustement (World Bank, Worldwide Governance Indicators).
Cette persistance est cohérente avec la logique du modèle dynamique présenté dans cet article : lorsque les paramètres structurels des incitations demeurent inchangés, les chocs de réforme affectent temporairement les trajectoires, mais pas les attracteurs de long terme.
Plusieurs études comparatives confirment que les réformes juridiques et organisationnelles produisent des effets limités lorsqu’elles ne sont pas accompagnées de transformations crédibles des systèmes de récompenses, de sanctions et de carrières (Andrews, 2013 ; North, Wallis & Weingast, 2009).
On observe également, dans plusieurs pays africains, un schéma similaire à celui identifié pour la RDC :
- forte dépendance des carrières administratives à des réseaux politiques,
- faible corrélation entre performance mesurable et promotion,
- sanctions disciplinaires intermittentes et sélectives.
Dans le langage du modèle :
S(P)≈S(M),π(M)>π(P)S(P) \approx S(M), \quad \pi(M) > \pi(P)S(P)≈S(M),π(M)>π(P)
ce qui rend la médiocrité rationnelle dans un large ensemble de contextes nationaux.
Par contraste, certains pays africains ayant enregistré des améliorations institutionnelles plus robustes ont mis en œuvre, explicitement ou implicitement, des dispositifs proches des incitations vertueuses décrites dans cet article : contrats de performance, évaluation systématique, sanctions crédibles, et protection des agents performants. Ces expériences suggèrent que la divergence régionale s’explique moins par des différences culturelles que par des différences dans l’architecture des incitations.
Ainsi, le cas congolais ne doit pas être interprété comme une exception extrême, mais comme une manifestation particulièrement claire d’un mécanisme général : lorsque la médiocrité constitue un équilibre institutionnel stable, les pays restent bloqués dans des trappes de faible performance tant que les réformes ne modifient pas les payoffs fondamentaux
11. Comparaison internationale en conditions initiales proches : Corée du Sud, Afrique du Sud et Canada
Au milieu des années 1960, la République Démocratique du Congo, la Corée du Sud, l’Afrique du Sud et le Canada présentaient des niveaux de revenu par habitant relativement comparables, ainsi que des économies fortement dépendantes des ressources naturelles ou de secteurs primaires. Pourtant, leurs trajectoires institutionnelles et économiques ont divergé de manière spectaculaire au cours des six décennies suivantes.
Cette divergence constitue un terrain empirique privilégié pour évaluer la pertinence de l’économie de la médiocrité comme cadre explicatif.
11.1. Comparaison internationale (conditions initiales proches en 1965)
Corée du Sud
Incitations disciplinaires fortes : subventions conditionnelles, sanctions crédibles (Amsden, 1989 ; Rodrik, 1995). Basculement vers (P,P).
Canada
Fonction publique méritocratique, stabilité d’un équilibre de performance.
Afrique du Sud
Trajectoire hybride : coexistence de poches de performance et de médiocrité.
RDC
Persistance de (M,M).
11.2. Corée du Sud : basculement rapide vers un équilibre d’incitations productives
Dans les années 1960, la Corée du Sud était un pays à faible revenu, marqué par la guerre, une base industrielle limitée et une forte dépendance à l’aide extérieure. Les travaux de Amsden (1989) et de Rodrik (1995) montrent que l’État sud-coréen a mis en place très tôt des mécanismes d’incitations fortement orientés vers la performance :
- Subventions conditionnelles aux exportations
- Accès au crédit lié aux résultats
- Sanctions sévères pour les entreprises non performantes
Dans le langage du modèle :
π(P)↑,π(M)↓,p×Sanction↑
La performance est devenue individuellement rentable. L’équilibre de Nash s’est déplacé de (M,M)(M,M)(M,M) vers (P,P)(P,P)(P,P).
Cette trajectoire est cohérente avec l’idée que le développement sud-coréen ne repose pas seulement sur de “bonnes politiques industrielles”, mais sur une architecture d’incitations disciplinaires.
Interprétation théorique :
La Corée du Sud a réussi à dépasser le seuil critique :
Ivertueux>IperversI_{vertueux} > I_{pervers}Ivertueux>Ipervers
11.3. Canada : continuité d’un équilibre de performance
Le Canada disposait déjà, dans les années 1960, d’institutions relativement consolidées : fonction publique professionnelle, primauté du droit, système judiciaire crédible et fédéralisme opérationnel (North et al., 2009).
Les carrières administratives y sont historiquement liées à :
- concours,
- mérite,
- évaluation régulière.
Ainsi :
S(P)>S(M),π(P)>π(M)S(P) > S(M), \quad \pi(P) > \pi(M)S(P)>S(M),π(P)>π(M)
Le Canada illustre un cas de stabilité d’un équilibre de performance, où la trappe de médiocrité ne s’est jamais installée.
11.4. Afrique du Sud : trajectoire intermédiaire et duale
Dans les années 1960, l’Afrique du Sud possédait une base industrielle plus avancée que la RDC, mais fonctionnait sous un régime politiquement extractif (apartheid).
Après 1994, le pays a engagé d’importantes réformes institutionnelles. Toutefois, la littérature montre une persistance de fortes inégalités de capacité administrative, de capture sectorielle et de corruption dans certaines sphères (Acemoglu, Johnson & Robinson, 2005).
Dans le langage du modèle :
- certains sous-systèmes ont basculé vers PPP,
- d’autres restent proches de MMM.
On observe donc une coexistence de micro-équilibres.
11.5. RDC : persistance d’un équilibre de médiocrité
Comme montré précédemment, la RDC présente depuis 1965 :
π(M) éleveˊ,S(M) faible,∂π(P)∂e≈0
Les chocs politiques et réformes successives n’ont pas modifié ces paramètres fondamentaux.
11.6. Lecture synthétique comparative
| Pays | Évolution des incitations | Équilibre dominant |
| Corée du Sud | Performance récompensée | (P,P) |
| Canada | Performance protégée | (P,P) |
| Afrique du Sud | Mixte | Hybride |
| RDC | Médiocrité protégée | (M,M) |
11.7. Implication théorique générale
Ces trajectoires suggèrent que les différences de développement ne s’expliquent pas principalement par :
- culture,
- géographie,
- dotation naturelle,
mais par l’architecture des incitations.
12. portée théorique, interprétative et programmatique
Cette étude développe une thèse centrale : la médiocrité institutionnelle persistante est un équilibre rationnel.
Elle en tire plusieurs implications majeures.
12.1. Renversement du diagnostic
La faible performance n’est pas d’abord un problème de compétences, mais un problème d’architecture des incitations. Former des agents dans un système où la performance n’est pas récompensée revient à augmenter l’offre de capacités sans augmenter la demande d’effort.
12.2. Redéfinition du concept de réforme
Une réforme n’est substantielle que si elle modifie les gains (payoffs ) relatifs entre performance et médiocrité. Les lois, organigrammes et procédures ne sont que des instruments secondaires.
12.3. Unification des approches
Le cadre de l’économie de la médiocrité unifie :
- la capture institutionnelle,
- l’aléa moral,
- la persistance des contre-performances,
dans un même schéma analytique.
12.4. Lecture de l’histoire congolaise
L’histoire institutionnelle de la RDC peut être lue comme une succession de chocs incapables de déplacer durablement le système hors de la trappe, faute de transformation des incitations fondamentales.
12.5. Implication normative centrale
La sortie durable exige de rendre :
U(P)>U(M)U(P) > U(M)U(P)>U(M)
Autrement dit, la performance doit devenir individuellement plus rentable que la médiocrité.
12.6. Portée générale
Bien que fondée sur la RDC, cette théorie est applicable à de nombreux contextes de faible performance institutionnelle. Elle offre ainsi une base conceptuelle pour repenser les politiques de réforme dans le monde en développement.
L’économie de la médiocrité fournit une théorie générale de la faible performance institutionnelle persistante. Appliquée à la RDC (1965–2025), elle explique la remarquable stabilité des contre-performances malgré de multiples réformes. La sortie durable exige une transformation profonde des incitations, rendant la performance plus rentable que la médiocrité.
À la lumière de la comparaison entre la RDC, la Corée du Sud, l’Afrique du Sud et le Canada, l’économie de la médiocrité apparaît comme un cadre explicatif puissant de la divergence des trajectoires de développement. Ces pays, qui présentaient dans les années 1960 des niveaux de développement comparables, ont suivi des chemins radicalement différents non pas parce que certains disposaient de dirigeants intrinsèquement meilleurs, mais parce que certains ont réussi à instaurer des systèmes où la performance est individuellement rentable, tandis que d’autres ont laissé perdurer des structures où la médiocrité est rationnelle.
13. Conclusion générale
Cette étude montre que la médiocrité institutionnelle persistante constitue un équilibre rationnel soutenu par les incitations. L’histoire congolaise illustre comment des chocs politiques répétés peuvent échouer à transformer un système lorsque les paramètres fondamentaux demeurent inchangés.
Trois implications majeures émergent :
- Le problème central n’est pas le manque de compétences mais l’architecture des incitations.
- Une réforme n’est réelle que si elle modifie les gains (payoffs) relatifs entre performance et médiocrité.
- Le développement dépend de la capacité d’un État à rendre la performance individuellement rentable.
Ainsi, les nations ne convergent pas vers la prospérité parce qu’elles adoptent de bonnes lois, mais parce qu’elles construisent des systèmes où les individus ont intérêt à bien faire leur travail.
Références
Acemoglu, D., & Robinson, J. (2012). Why Nations Fail.
Arthur, W. B. (1994). Increasing Returns and Path Dependence in the Economy.
Arrow, K. (1963). Uncertainty and the Welfare Economics of Medical Care.
Hellman, J., Jones, G., & Kaufmann, D. (2000). Seize the State, Seize the Day.
Holmström, B. (1979). Moral Hazard and Observability.
North, D. (1990). Institutions, Institutional Change and Economic Performance.
Persson, T., & Tabellini, G. (2000). Political Economics.
Rose-Ackerman, S. (1999). Corruption and Government.
Schelling, T. (1978). Micromotives and Macrobehavior.
Stigler, G. (1971). The Theory of Economic Regulation.
World Bank. (2004). World Development Report: Making Services Work for Poor People.
Andrews, M. (2013). The Limits of Institutional Reform in Development. Cambridge University Press.
North, D. C., Wallis, J. J., & Weingast, B. R. (2009). Violence and Social Orders. Cambridge University Press.
World Bank. Worldwide Governance Indicators (WGI).
Encadré conceptuel – Définitions des notions clés et typologie des incitations
Cette section présente, en langage clair, les principales notions mobilisées dans l’article afin d’en faciliter la compréhension par un public non spécialiste, sans sacrifier la précision analytique.
Économie de la médiocrité
Système institutionnel dans lequel la production de faible performance constitue un comportement rationnel pour la majorité des acteurs, parce que la structure des récompenses et des sanctions rend la performance individuellement coûteuse et faiblement rémunérée. Ce n’est pas une absence de talent, mais un problème d’incitations.
Médiocrité institutionnelle
Niveau structurellement faible de qualité des politiques publiques, des services administratifs et des organisations publiques, persistant dans le temps malgré les réformes.
Performance institutionnelle
Capacité d’un État ou d’une organisation publique à produire des services efficaces, prévisibles, accessibles et conformes aux objectifs assignés.
Incitation
Tout mécanisme institutionnel qui modifie les coûts et les bénéfices associés à un comportement.
Formule simple :
Les individus tendent à faire ce qui est récompensé et à éviter ce qui est sanctionné.
Incitations perverses
Incitations qui récompensent indirectement les mauvais comportements ou pénalisent les bons comportements.
Elles rendent la médiocrité rationnelle.
Définition formelle :
U(M)≥U(P)U(M) \ge U(P)U(M)≥U(P) où M = médiocrité, P = performance.
Exemples simples
- Être promu sans lien avec les résultats
- Ne subir aucune conséquence en cas d’échec
- Gagner plus par relations que par compétence
- Être sanctionné lorsqu’on dénonce un abus
Effet principal : Travailler sérieusement devient irrationnel.
Incitations vertueuses
Incitations qui récompensent les bons comportements et sanctionnent les mauvais comportements. Elles rendent la performance rationnelle.
Définition formelle : U(P)>U(M)U(P) > U(M)U(P)>U(M)
Exemples simples
- Promotion conditionnée aux résultats
- Bonus liés à des objectifs vérifiables
- Sanction automatique en cas de faute
- Protection des agents honnêtes.
Effet principal : Bien travailler devient avantageux.
Capture institutionnelle
Situation dans laquelle des groupes privés ou politiques influencent les règles et décisions publiques afin de préserver leurs avantages, même si cela nuit à l’intérêt général.
Forme simple : Les règles servent ceux qui gouvernent, pas la société.
Aléa moral systémique
Situation où les acteurs savent qu’ils ne subiront pas réellement les conséquences négatives de leurs actes, ce qui les encourage à prendre des décisions inefficaces ou abusives.
Exemple :
Un gestionnaire gaspille des fonds car il sait qu’il ne sera ni licencié ni poursuivi.
Équilibre de Nash
Situation où aucun acteur n’a intérêt à changer de comportement seul, même si le résultat est mauvais pour tous.
Forme intuitive : Tout le monde fait mal, mais personne ne peut s’améliorer seul.
Équilibre Pareto-sous-optimal
Situation où il existe une autre organisation possible qui améliorerait le sort de tous, mais qui n’est pas atteinte.
Trappe institutionnelle
Cercle vicieux dans lequel un système reste bloqué durablement dans la mauvaise performance parce que les comportements actuels renforcent les mauvaises règles, et les mauvaises règles renforcent les comportements.
Architecture des incitations
Ensemble des règles, pratiques, sanctions, récompenses et normes qui déterminent ce qui est rentable ou non pour les acteurs.
Résumé pédagogique
Les pays ne restent pas pauvres en performance parce qu’ils manquent de personnes capables, mais parce que leurs systèmes récompensent les mauvais comportements et découragent les bons.
[1] Franklin Mpoto Iyango est économiste et chercheur, promoteur du Congo Consulting Group (Kinshasa, RDC). Ses travaux portent sur l’économie institutionnelle, les structures d’incitations, les trappes institutionnelles et la performance de l’État. Ses recherches actuelles analysent l’économie de la médiocrité dans les États fragiles.
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